01.07.2008

De la misère des gens à notre refuge dans l’indifférence.

« …en tout cas, il n’y avait qu’un tunnel obscur et solitaire : le mien »

Nous ne sommes pas un pays en guerre et pourtant chaque jour, nous en observons les conséquences. Les trottoirs de nos villes, les recoins de nos rues, les halls de nos immeubles sont habités de silhouettes, d’épouvantails que nous avons intégré dans le paysage comme du mobilier urbain et que nous évitons par réflexe conditionné. Face à ce constat dramatique, notre système médico social reflète l’égocentrisme de notre société. L’aide apportée par les services sociaux comme les soins dispensés par l’hôpital sont dénués de sentiment et sont la preuve de la déshumanisation de notre système d’entraide et de solidarité. Or on sait que l’écoute, le regard, la considération sont pour celles et ceux qui tendent encore la main à un moment difficile de leur existence, des attentions essentielles pour continuer à donner un sens à leur vie et trouver une raison d’exister. C’est aussi pour la société dans sa pluralité, une occasion de faire la démonstration que la solidarité perdure et que le bon sens découlant des règles du vivre ensemble ne se sont pas corrompu au contact de l’indifférence ambiante. Il s’agit d’un véritable signe d’espoir qui permet à ces personnes de repousser le sentiment de résignation à une échéance que l’on espère sans lendemain. En attendant, cette main tendue est pour celles et ceux se trouvant dans une situation d’extrême précarité, une main plus à saisir qu’à remplir. Car l’argent sous forme de prestation, d’aide est un lien ancillaire équivalent à une servitude de dette qui rend le bénéficiaire dépendant du prestataire. A terme, on risque l’overdose sociale. L’argent dénature les rapports entre les gens, démonte les mécanismes de la solidarité, désarticule la réciprocité de l’échange et conduit par contre à une underdose de dialogue. On a alors atteint le point de non retour. Ce que les autres gens doivent comprendre c’est que derrière le masque de ces corps en décomposition se cache des hommes et des femmes à qui les avanies de la vie n’ont pas réussi à enlever leur fierté et leur amour propre. Le regard que vous posez sur eux est plus violent que les coups, le viol et les crachats car vos yeux sont des mitraillettes qui renvoient des salves moralisantes. Ils ont envie de se relever de ce règne animal dans lequel vos jugements muets les parquent et ils vous chuchotent derrière ce déguisement temporaire… « Je suis comme toi ». C’est une manière de vous renvoyer à la figure la banalité de leur vie passé qui ressemble étrangement à la votre et qui à un moment, en un instant a basculé … « n’habite pas ou plus à l’adresse indiquée, retour à l’envoyeur »
Alors commence une course contre la montre ou le sablier administratif s’oppose à l’horloge biologique des gens de la rue, il s’agit pour eux d’une poursuite effrénée à la recherche du temps qu’on leur fait perdre. La perte du logement a des effets dévastateurs sur l’organisation du quotidien qui mène souvent à la suspension voir la coupure des allocations, de la retraite, du RMI, et ce pendant toute la période de non domiciliation. Fort heureusement des structures d’entraide, s’occupent de domicilier les personnes sans logis où séjournant temporairement à l’hôtel.

Le quotidien est alors un éternel recommencement que seul une adresse stable, amènera à un début de reconnaissance administrative. Alors, on s’accroche à sa boite aux lettres comme à une bouée de sauvetage. On parle de projet d’humanisation de nos services, le terme est mal choisi. Si la généralisation de certaine situation est nécessaire pour un traitement efficace et rapide. En revanche pour les cas particuliers, il est nécessaire de laisser à l’administration toute la latitude lui permettant une libre appréciation de la situation et des ajustements à apporter.

Cet homme, cette femme, c’est lui aujourd’hui, demain cela pourrait être votre tour. On n’imagine pas à quel point cela peut être dure de vivre chaque jour, dehors à la merci de tout avec pour seul compagnon et tuteur une bouteille dont on avale sans cesse les SOS et dont le floue qu’il procure atténue les coups qui nous projettent sur les rives insaisissables de la ville. Alors quand la rue vous donne un compagnon de route et bien on s’y accroche et toute séparation même celle de la mort est inenvisageable. Dans la rue, la peur ne connaît pas de répit, celle de perdre son compagnon, ses chaussures, son sac de couchage…est plus forte que celle de perdre la vie.

Il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais de trouver une solution entre le traitement humain d’une affaire et sa réponse administrative. Ne laissons plus, certains de nos concitoyens s’abandonner au règne animal, aidons les à se relever, écoutons leurs cris et accompagnons leur projet d’avenir sans en dénaturer le sens ni le propos. Nous avons besoin d’eux pour construire une société ou la liberté individuelle devra être le garant de la responsabilité sociale car une société dite développée ne peut accepter qu’une partie de ces concitoyens continue à vivre en deçà d’un niveau de vie décent. Les excès du libéralisme et le capitalisme sauvage qui nous dresse les uns contre les autres nous laisse croire qu’entrer en concurrence est le seul moyen de vivre. La loi du plus fort ne supporte pas les faibles et pousse sans scrupule, chaque jour, des gens dans les bras de la rue. Cette situation ne peut plus durer et changera le jour ou les classes moyennes se sentiront glisser doucement mais sûrement vers la sortie et commenceront à sentir l’odeur de la misère. Le temps n’est plus à la docilité, le seuil de tolérance est dépassé depuis trop longtemps, les SDF ne doivent plus accepter qu’on leur serve la soupe, les classes moyennes doivent refuser la logique du crédit, les pauvres les allocations. Ce gouvernement nous écrase, nous nie et par conséquent nous ridiculise. A ce rythme dans quatre ans nous n’aurons plus que les miettes à ramasser et la reconstruction s’avérera impossible pour la simple et bonne raison que nous n’aurons plus l’imagination nécessaire pour créer un système solidaire fondé sur le partage, l’entraide et le respect des différences, ayant oublié le modèle d’un monde idéal.